2019 - Façons de gouverner et façons de faire l’eau en Crau - Brice Auvet

Cette thèse propose une analyse ancrée des organisations et des relations sociales qui façonnent les usages de l'eau en Crau. L’approche inductive et multi-échelle a pour ambition de saisir l’ensemble des interactions entre acteurs humains et non-humains qui participent au gouvernement et aux pratiques de l’eau sur cet espace. La thèse s’inscrit dans les courants constructivistes en sciences humaines et sociales. Elle est à la fois historique et critique, dans le but de mettre en lumière la généalogie, mais également, le fonctionnement des dispositifs de gouvernement ainsi que les arrangements, contournements ou oppositions qu’ils suscitent. Le travail de terrain s’est focalisé sur les organismes de gestion et les controverses relatives à l’eau en Crau. L’objectif était d’identifier et d’étudier des réseaux d'acteurs afin d’explorer différentes facettes plus ou moins visibles de l’eau. Un travail sur archives historiques et contemporaines a permis de situer les continuités et les discontinuités des formes de gouvernement de l'eau. Une enquête par entretiens et observation de réunions professionnelles ou publiques a nourri la réflexion sur les jeux d’acteurs actuels.

 

La recherche met en lumière un réseau hétérogène d’êtres et d’objets qui interagissent pour construire une multiplicité d’eaux. L’eau passe par la vanne, est « mise » par l’irriguant, est « vissée » par le garde canal, pompée dans la nappe, alimente des zones humides remarquables et vulnérables ou encore est mesurée par les instruments de l’ingénieur. Ces acteurs redéfinissent sa nature, sa forme, ou encore ses usages légitimes. La thèse permet non seulement de situer les discours tels que l’« eau-ressource », ou la « gestion intégrée de l’eau », mais encore de suivre les transformations qu’ils induisent. En effet, cette recherche ne porte pas seulement sur les constructions matérielles, symboliques ou encore normatives qui sous-tendent ou territorialisent les discours gestionnaires. Elle donne également à voir les arrangements, les adaptations et les résistances qu’ils produisent en retour, chez les gestionnaires et au-delà chez l’ensemble des acteurs de l’eau en Crau. C’est dans cette tension entre les façons de gouverner et les façons de faire que se situe le cœur et l’apport empirique de la thèse.

 

La Crau a fait l’objet de nombreux aménagements hydrauliques qui l’on profondément reconfigurée. Ils ont établi une frontière entre Crau sèche « originelle » et Crau humide « productive ». L’irrigation gravitaire de prairies (environ 12 000 hectares) par submersion permet la production de foin de Crau (foin de qualité bénéficiant d’une AOP). Cette production dépend d’un réseau hydraulique dérivant historiquement l’eau de la Durance, désormais alimenté par les aménagements hydrauliques d’EDF en Durance. La nappe de Crau est alimentée à plus de 70% par les infiltrations dues à ces pratiques hydrauliques. Depuis les années 1970, le développement industriel, l’agriculture intensive et l'urbanisation de la Crau ont conduit à une exploitation croissante de cette nappe. Elle approvisionne actuellement 270 000 habitants et est considérée comme vulnérable, notamment du fait de son alimentation dépendante de la production de foin. Elle fait d’ailleurs l'objet d'une gestion « institutionnalisée » destinée à sécuriser la ressource. Etudier l’eau en Crau permet d’offrir un double apport à la géographie humaine. D’une part, cela permet une analyse spatialisée et multi-scalaire des relations à l’eau. D’autre part, cela nourrit une lecture critique de la construction des savoirs (cartes, milieux, terroirs, territoires) et de leurs rôles dans le gouvernement de l’eau.

 

La modernisation, processus ayant pour objectif de faire advenir une forme de modernité, est au cœur de la première partie de la thèse. La « modernité » s’entend ici  comme un idéal émancipatoire fondé sur une augmentation de l’objectivité, de l’efficacité, de la rentabilité et de la formalisation (Latour, 2004). La première partie explore la construction de trois vagues de modernisation des eaux en Crau ainsi que les controverses produites par le déploiement des dispositifs qui les accompagnent. Elle donne une perspective historique des changements de la modernité depuis les années 1790 au niveau national et régional à partir du cas de la plaine de la Crau. Avec la Révolution Française, la première vague de modernisation vise à conquérir et mettre en valeur le territoire. Dans les années 1950, la deuxième vague est fondée sur la reconstruction de la France. Depuis les années 1990, une troisième vague déploie une vision sécuritaire de la gestion de l’eau. L’étude de la mise en œuvre de dispositifs typiques de chaque modernisation permet d’expliciter la doctrine, de souligner les non-dits de la modernité, et de comprendre les écueils rencontrés. Ces grandes volontés réformatrices et les transformations matérielles qu’elles produisent sont au cœur des récits actuels de nombreux acteurs impliqués dans la gestion des eaux. Cette partie permet ainsi de situer la mobilisation des savoirs historiques et contemporains et des mémoires locales dans le gouvernement et les pratiques des eaux. Elle met également en lumière les instruments mobilisés - des outils cartographiques aux métrologies - et les reconfigurations d'acteurs qui participent ou s'opposent à ces modernisations. Nous offrons ainsi un éclairage inédit de ces transformations. Elle associe l’analyse fine des constructions politiques des modernités, des dispositifs et des processus d'inclusion ou d'exclusion vécus par les habitants de la Crau.

 

La deuxième partie de la thèse est centrée sur les pratiques actuelles de gouvernement notamment de gestion qui découlent de certains dispositifs identifiés dans la partie précédente. L'étude des structures de pouvoir, des conventions ainsi que des arrangements permet l'identification et l’analyse des façons dont les politiques de l’eau sont territorialisées. Elle permet aussi d’explorer comment les acteurs les contournent ou les détournent. L'analyse ne se limite pas aux normes, aux stratégies formelles et informelles et aux structures mais inclue également les processus de marginalisation et de disqualification pour situer la gestion entre sécurité et discipline. Cette partie étudie des processus de crise. Ils permettent de révéler les stratégies de mobilisation et d’alignement des acteurs dans les dispositifs de gestion. L’étude du fonctionnement par projet permet d’analyser les dynamiques de territorialisation des politiques de gestion. Il conduit, sous un discours dominant d’adaptabilité, de flexibilité et d’efficacité économique, à la précarisation des acteurs devant mettre en œuvre de la gestion. Ceux-ci doivent à la fois faire preuve d’une autonomie accrue et en même temps sont fortement contraints par les financeurs et les discours hégémoniques de « bonne gestion». De plus, la crise et le projet transforme la définition et la matérialité de l’eau. L’eau s’inscrit alors dans une gestion événementielle à court terme d’une ressource à préserver. Celle-ci s’impose progressivement aux acteurs historiques et aux usagers qui doivent faire avec cette eau.

Informations supplémentaires

  • Contact:

    Doctorant : Brice AUVET
    Téléphone : 04 67 16 64 75
    E-mail : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

  • INFORMATION THESE:

    École Doctorale : ABIES
    Directeur de thèse : Olivier Barreteau
    Co-Directrices de thèse : Christelle Gramaglia et Nancy Meschinet de Richemond
    Date Début : 01/09/2013
    Date de soutenance : 23/01/2019

  • Equipe(s) de l'UMR concernée(s):

    Adaptations

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